
Jouer du piano les yeux fermés : et si vos mains avaient quelque chose à vous dire ?
Jouer du piano les yeux fermés : et si vos mains avaient quelque chose à vous dire ? Quand je suis partie vivre à Tallinn,
Quand je suis partie vivre à Tallinn, en Estonie, j’ai dû apprendre à me créer de nouveaux repères.
Nouvelle ville, nouvelle langue, nouvelles habitudes… Tout était différent.
Pour m’adapter à cette nouvelle vie, j’ai développé une petite routine en trois étapes :
J’observe. Je m’observe. Et j’agis.
J’observe ce qui se passe autour de moi. Je prends conscience de mes propres réactions, de mes sensations. Puis j’ajuste ma manière de faire.
Et finalement, je me suis rendu compte que c’était exactement ce que je faisais depuis des années au piano !
Lorsque je joue, je m’observe de deux façons.
De l’extérieur, avec mes yeux.
Mais aussi de l’intérieur, en portant mon attention sur mes sensations.
Et pour cela, il m’arrive très souvent de fermer les yeux.
Si vous avez déjà regardé certaines de mes vidéos de formation, vous avez peut-être remarqué une chose assez amusante.
Il m’arrive de parler, d’expliquer et même de jouer… les yeux fermés !
Ce n’est pas une mise en scène. Je ne m’en rends d’ailleurs pas toujours compte.
C’est simplement une habitude que j’ai prise.
Lorsque je ferme les yeux, je peux me concentrer davantage sur ce que je ressens.
Je perçois le contact de mes doigts avec les touches, les déplacements de ma main, les mouvements de mon poignet.
Je remarque plus facilement certains endroits où je suis à l’aise, et d’autres où quelque chose me gêne.
Et surtout, je peux chercher comment rendre mon geste plus confortable.
Car pour moi, bien jouer du piano ne consiste pas seulement à appuyer sur les bonnes touches. Il faut aussi trouver comment les jouer.
Et ce « comment » est essentiel.
Lorsqu’un passage nous pose problème, notre premier réflexe est souvent de regarder nos doigts.
On surveille leur position.
On vérifie qu’ils arrivent sur les bonnes touches.
On essaie de comprendre pourquoi ça coince.
C’est tout à fait normal. La vue nous apporte des informations précieuses.
Mais il y a quelque chose qu’elle ne nous dit pas toujours.
Est-ce que notre geste est confortable ?
Prenons un exemple.
Vous devez jouer un accord un peu large.
En regardant votre main, vous voyez que vos doigts atteignent les bonnes notes.
Très bien.
Mais que ressentez-vous ?
Votre main est-elle détendue ?
Avez-vous l’impression de devoir étirer vos doigts au maximum ?
Votre poignet accompagne-t-il le mouvement ?
Ou bien êtes-vous en train de vous crisper pour réussir à attraper toutes les notes ?
Ce sont des questions auxquelles vos sensations peuvent apporter des réponses.
Et c’est précisément ce que je cherche lorsque je ferme les yeux.
Je vais vous raconter quelque chose que j’observe souvent chez les pianistes.
Lorsqu’un accord est difficile à atteindre, beaucoup essaient d’écarter davantage les doigts.
Ils tirent sur leur main, cherchent à gagner quelques millimètres et finissent parfois par se crisper.
Comme si la solution consistait forcément à devenir plus souple.
Pourtant, ce n’est pas toujours une question de souplesse.
Parfois, c’est simplement la manière de placer la main qui mérite d’être revue.
Un petit ajustement de position peut changer la sensation.
Un déplacement du poignet peut faciliter l’accès à certaines touches.
Une autre façon d’aborder l’accord peut rendre le geste plus naturel.
C’est particulièrement intéressant lorsqu’on travaille des accords étendus, par exemple.
Selon leur disposition et leur renversement, ils peuvent demander des positions très différentes.
Et ce n’est pas parce qu’une position convient à un pianiste qu’elle conviendra exactement de la même manière à un autre.
Nous n’avons pas tous les mêmes mains !
Voilà pourquoi j’accorde autant d’importance à la recherche du confort.
L’objectif n’est pas de forcer la main à prendre une position idéale sur le papier. C’est de trouver une organisation du geste qui permette de jouer les notes sans tension inutile.
Il y a une autre chose qui me passionne dans ce travail : la précision.
On imagine parfois qu’être précis au piano signifie simplement réussir à viser les bonnes touches.
Mais la précision se construit aussi dans la manière de préparer et d’enchaîner les gestes.
Imaginez que vous deviez passer d’un accord à un autre.
Votre main ne garde pas nécessairement la même forme.
Certains doigts vont se rapprocher des touches noires.
D’autres vont se placer davantage vers le bord des touches blanches.
Le poignet peut accompagner le déplacement.
Et votre main va progressivement apprendre à reconnaître différentes positions.
Dans mes formations, j’appelle parfois cela créer des empreintes.
Ce sont ces sensations de placement que l’on apprend à reconnaître, puis à ajuster en fonction des accords et des déplacements.
Avec le temps, on ne cherche plus uniquement les touches avec les yeux.
On apprend aussi à reconnaître ce que l’on ressent lorsque la main est bien placée.
Et c’est une aide précieuse pour gagner en aisance.
Je vous propose de tenter quelque chose lors de votre prochaine séance.
Choisissez un passage très court que vous connaissez déjà.
Pas besoin de prendre un morceau difficile. Au contraire, quelques notes suffisent.
Jouez-le tranquillement, en observant vos mains.
Puis recommencez en fermant les yeux pendant quelques secondes, si vous vous sentez suffisamment à l’aise.
Cette fois, ne cherchez pas particulièrement à réussir.
Cherchez plutôt à ressentir.
Comment vos doigts entrent-ils en contact avec les touches ?
Comment votre main se déplace-t-elle ?
Avez-vous besoin de faire un effort important pour atteindre certaines notes ?
Y a-t-il un endroit où vous sentez une tension ?
Et surtout, est-ce que vous pouvez imaginer un geste plus confortable ?
Rouvrez les yeux si vous avez besoin de vous repérer.
L’idée n’est pas de vous entraîner à jouer à l’aveugle.
C’est simplement de découvrir ce qui change lorsque vous portez votre attention sur vos sensations.
Vous pouvez aussi faire cette expérience avec un petit enchaînement d’accords.
Mais choisissez des positions accessibles, sans chercher à étirer vos doigts au-delà de ce qui est confortable.
Il y a encore une autre raison pour laquelle j’aime fermer les yeux au piano.
C’est l’écoute.
Lorsque nous apprenons un morceau, nous sommes parfois tellement occupés à surveiller la partition et nos doigts que notre attention est entièrement absorbée par les notes.
Est-ce que je joue le bon fa ?
Est-ce que mon quatrième doigt arrive au bon endroit ?
Est-ce que je vais réussir ce passage ?
Et pendant ce temps, la musique passe parfois au second plan.
Fermer les yeux quelques instants peut nous aider à déplacer notre attention.
On écoute davantage la sonorité d’un accord.
La façon dont une note rejoint la suivante.
La respiration d’une phrase.
La différence entre deux nuances.
C’est une autre manière de travailler.
Et elle me paraît essentielle, car le piano ne se résume pas à une succession de mouvements correctement exécutés.
Nous jouons avant tout pour faire de la musique.
Non, et ce n’est absolument pas ce que je cherche à vous faire faire.
Le regard est un outil formidable.
Il permet de lire la partition, d’anticiper un déplacement, de vérifier une position ou de mieux comprendre un geste.
Il serait dommage de s’en priver systématiquement.
D’ailleurs, si vous êtes en train de déchiffrer un morceau ou de travailler un grand déplacement, fermer les yeux peut rendre les choses inutilement compliquées.
Ce qui m’intéresse, ce n’est donc pas de jouer sans regarder.
C’est de ne pas dépendre uniquement de ce que l’on voit.
Apprendre à regarder lorsque c’est utile.
À écouter lorsque c’est nécessaire.
Et à ressentir pour mieux comprendre ce que l’on fait.
Ces différentes formes d’attention se complètent.
Finalement, je reviens toujours à ma petite routine de Tallinn.
Observer.
S’observer.
Agir.
Au piano, cela pourrait donner :
J’observe ce que font mes mains.
Je prends conscience de ce que je ressens.
Puis j’essaie d’ajuster mon geste.
Pas pour rechercher une position parfaite qui fonctionnerait pour tout le monde.
Mais pour trouver progressivement une manière de jouer plus confortable, plus précise et plus musicale.
C’est une approche à laquelle je tiens beaucoup dans mon enseignement.
Parce que progresser au piano, ce n’est pas uniquement apprendre davantage de morceaux ou réussir des passages de plus en plus difficiles.
C’est aussi apprendre à mieux se connaître devant son instrument.
À comprendre comment ses mains fonctionnent.
À reconnaître les sensations qui facilitent le jeu.
Et à développer cette confiance qui permet de se sentir de plus en plus libre au clavier.
Alors, la prochaine fois que vous travaillerez un passage que vous connaissez bien, essayez de fermer les yeux quelques instants.
Et plutôt que de vous demander uniquement si vous avez joué les bonnes notes, posez-vous cette question :
« Comment est-ce que je me sens lorsque je joue ? »
Vous découvrirez peut-être des choses que vos yeux ne vous avaient jamais montrées.
Allez, hop, au piano !
Aurélie

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